Rendre le travail durable: un véritable défi pour l'Europe

Rendre le travail durable ne constitue pas seulement un défi pour les responsables et décideurs politiques de l'Union européenne. Il s'agit également d'une question fondamentale sur laquelle repose l'avenir du monde du travail en Europe. Elle dépasse le principe sacro-saint de l'augmentation du taux d'emploi et s'axe plutôt sur la productivité et l'innovation, ainsi que sur la vie quotidienne des travailleurs à travers toute l'UE.

Le travail durable repose sur deux éléments principaux: d'abord, s'assurer que les personnes qui travaillent sont toujours en état de le faire et ressentent toujours l'envie de travailler et, ensuite, s'assurer que la situation des travailleurs et les conditions dans lesquelles ils évoluent sont bien prises en considération, tout au long de leur vie, de façon à leur permettre d'entrer, de revenir ou de continuer à faire partie de la vie active - cela implique de disposer du temps nécessaire pour, par exemple, assumer des responsabilités privées et pour gérer les questions de santé et d'employabilité tout au long de la vie.

Les conclusions de la sixième enquête européenne sur les conditions de travail (EWCS) permettent de visualiser la situation des travailleurs en Europe et de mettre au jour certaines vérités qui pourraient accroître la durabilité du travail des hommes et des femmes.

L'enquête révèle l'existence d'importantes différences entre les travailleurs en Europe: plus d'un travailleur sur quatre pense qu'il ne sera pas capable d'exercer son métier ou un travail similaire jusqu'à 60 ans, tandis qu'un travailleur sur cinq voudrait continuer à travailler le plus longtemps possible. On observe des différences d'un pays à l'autre: en Allemagne, au Portugal, au Danemark et en Finlande, plus de quatre travailleurs sur cinq déclarent que leur travail est durable, tandis qu'ils sont moins de trois sur cinq à avoir cette impression en France et en Slovénie. Le travail et les conditions de travail peuvent jouer un rôle positif dans la constitution et la préservation de la santé et du bien-être, ainsi que dans l'acquisition de compétences et aptitudes. Il est donc vital d'adopter une approche préventive et proactive afin que les travailleurs puissent mener une vie professionnelle plus saine et ainsi travailler plus longtemps. Il convient également, si nécessaire, de s'assurer que les besoins privés (problèmes de santé, de temps, responsabilités familiales, employabilité) sont effectivement pris en considération.

La vie professionnelle peut avoir des répercussions sur la santé (immédiates ou à plus long terme), ainsi que sur les compétences, la motivation et l'employabilité de façon générale. Il est clair que les travailleurs seront moins enclins à estimer leur travail durable s'ils sont exposés à des risques physiques, si leur travail est très intense, s'ils travaillent en équipes ou de nuit, s'ils craignent de perdre leur emploi, s'ils sont traités injustement ou exposés à l'intimidation et au harcèlement. Les facteurs qui permettraient au travailleur de percevoir son travail comme étant durable seraient, par exemple, de pouvoir prendre une heure, si nécessaire, pour régler des problèmes d'ordre privé, bénéficier du soutien de ses collègues, avoir l'impression de réaliser un travail utile et être félicité pour un travail bien fait.

Pour faire en sorte que le travail soit durable, un élément-clé est de pouvoir concilier vie professionnelle et vie privée. Tout au long de la vie professionnelle, les besoins des travailleurs varient et différentes solutions peuvent améliorer l'équilibre entre le travail et la vie privée. Par exemple, les besoins des enfants en bas âge en matière de soins sont différents de ceux des enfants plus âgés ou d'autres personnes à charge comme un partenaire malade ou des parents âgés. La sixième enquête EWCS montre qu'un travailleur sur cinq déclare faire face à un déséquilibre entre sa vie professionnelle et ses engagements privés. Ce type de situation est davantage vécu par les hommes que les femmes, celles-ci étant plus susceptibles d'adapter leurs engagements professionnels pour répondre aux exigences auxquelles elles sont confrontées dans leur vie privée. Le plus souvent, on rencontre ce type de situation quand le ménage compte des enfants. Toutefois, si l'on considère le travail domestique - le travail dit "non rémunéré" - les femmes continuent à assumer une part bien plus importante que les hommes: tant les hommes que les femmes assument davantage d'heures de travail non rémunérées quand ils ont des enfants mais, pour les femmes, le nombre d'heures de travail de ce type s'étend de 12 heures (en l'absence d'enfants) à 39 heures par semaine (quand l'enfant le plus jeune a moins de 7 ans), contre 5 à 20 heures hebdomadaires pour les hommes.

Si l'on étudie plus attentivement la question de l'impact du travail sur la vie privée, on observe que, dans l'étude EWCS, 14 % des travailleurs disent être régulièrement préoccupés par le travail quand ils ne travaillent pas, tandis que 22% sont souvent trop fatigués pour effectuer les tâches ménagères qui doivent être réalisées après le travail et que 12 % des travailleurs ont constaté que leur travail les empêchait de passer du temps avec leur famille. De nouveau, cette situation est plus répandue dans les ménages avec enfants.

Les dispositions relatives aux congés de maternité, de paternité, parentaux et aux congés pour les personnes soignantes, ainsi que les infrastructures et établissements de soins comme les crèches, les garderies, les soins en institution et les soins à domicile peuvent aider, de façon essentielle, les travailleurs à assumer leurs responsabilités. Les pratiques liées au lieu de travail jouent également un rôle important pour ce qui est de concilier la vie professionnelle et la vie privée. Parmi ces pratiques, certaines sont reconnues pour compliquer l'établissement d'un bon équilibre travail-vie privée: travailler de longues heures, travailler durant son temps libre pour répondre aux exigences de son travail, travailler de nuit ou en équipes et travailler le week-end. À l'opposé, les personnes qui prestent moins d'heures de travail, qui peuvent prendre facilement le temps nécessaire pour des questions privées, dont l'horaire de travail est régulier et prévisible, qui sont autorisées à travailler à domicile et qui ont leur mot à dire quant à leurs heures de travail font état d'un meilleur équilibre vie professionnelle-vie privée.

On compte que presque un travailleur sur cinq (18%) en Europe souffre d'une maladie de longue durée ou chronique. Un travail durable implique un milieu de travail inclusif, qui garantit que les travailleurs ayant des problèmes de santé puissent retourner au travail ou continuer à travailler et que ces problèmes de santé sont pris en considération. Donc, si nous voulons que les travailleurs puissent continuer à travailler plus longtemps, nous devons mettre en place des stratégies adéquates lorsque les travailleurs rencontrent des problèmes de santé et ce, d'autant plus qu'un travailleur âgé sur quatre déclare souffrir de maladies chroniques.

Si nous voulons améliorer la durabilité du travail, sur une plus longue période, pour les travailleurs et que l'Europe soit équipée pour faire face aux évolutions du monde du travail dans les années à venir, il faut attacher toute l'importance nécessaire à la qualité de l'emploi et à l'adaptation du travail en fonction des situations et des besoins individuels des travailleurs. Une action concertée, basée sur un cadre législatif cohérent, est nécessaire si nous voulons accroître la durabilité du travail et améliorer la vie des travailleurs à travers toute l'Europe.

Source: “Europe’s slow-burning issue – making work sustainable”, Greet Vermeylen, Social Europe Journal, 16 December 2016 (traduction)